De quoi l’homme est-il capable ?

Un appel à la lumière

« On ne sait de quoi l’homme est capable qu’au regard de ce qu’il a déjà fait. »

Cette phrase ne me quitte plus.

Elle m’a saisi parce qu’elle ne parle pas seulement du passé.

Elle parle de nous.

Elle parle de l’homme.

Elle parle de ce mystérieux mélange de lumière et de ténèbres qui l’habite et qui peut faire de lui, selon ce qu’il choisit de nourrir, un bâtisseur ou un destructeur, un frère ou un bourreau, un serviteur ou un maître.

Et lorsque je regarde aujourd’hui notre pays, notre Europe et notre monde, je ne peux m’empêcher d’y penser.

Non parce que je crois que l’Histoire se répète mécaniquement.

Mais parce que l’homme, lui, n’a pas changé.

Quand une société commence à se fracturer

Nous connaissons l’Histoire.

Nous savons ce que les crises économiques, les humiliations, les frustrations, les peurs et le sentiment d’abandon peuvent produire lorsqu’ils rencontrent des hommes suffisamment habiles pour les transformer en colère.

Nous savons ce qui s’est passé en Russie.

Nous savons ce qui s’est passé en Allemagne.

Des idéologies radicalement différentes. Des histoires différentes. Des peuples différents.

Mais une même fragilité humaine apparaît parfois derrière elles :

La peur cherche un responsable.

La frustration cherche un coupable.

La colère cherche un ennemi.

Et l’homme qui ne croit plus pouvoir changer sa propre existence finit quelquefois par confier sa liberté à celui qui lui promet qu’il changera tout à sa place.

Je regarde aujourd’hui notre pays.

Je vois les tensions politiques devenir toujours plus violentes.

Je vois des extrêmes qui ne cherchent parfois même plus à se parler, mais à s’affronter.

Je vois dans nos rues des jeunes face à des policiers qui sont eux-mêmes des hommes, des femmes, des pères et des mères.

Je vois des violences commises contre des enseignants.

Je vois parfois la violence filmée, diffusée, commentée, presque transformée en spectacle.

Je vois les difficultés économiques.

Je vois la peur de l’avenir.

Je vois la défiance envers les institutions.

Je vois des citoyens qui ne croient plus ceux qui les gouvernent et des gouvernants qui semblent parfois ne plus comprendre ceux qu’ils gouvernent.

Et je refuse pourtant de dire :

« Nous sommes en 1933. »

Non.

L’Histoire ne se copie pas.

Mais elle nous avertit.

Car si nous attendons que l’Histoire se répète exactement pour commencer à l’écouter, alors à quoi nous sert-il de l’avoir apprise ?

L’homme n’a pas besoin de beaucoup pour commencer à détester

C’est peut-être cela qui me bouleverse dans cette phrase :

« On ne sait de quoi l’homme est capable qu’au regard de ce qu’il a déjà fait. »

Nous savons.

Voilà précisément le problème.

Nous savons ce que l’homme peut faire lorsqu’il commence à croire que l’autre est responsable de son malheur.

Nous savons ce qu’il peut faire lorsqu’une idéologie devient plus importante qu’une vie.

Nous savons ce qu’il peut faire lorsqu’un État, un parti, un chef, une nation, l’argent ou le pouvoir deviennent des absolus.

Nous savons ce qu’il peut faire lorsqu’on lui répète suffisamment longtemps que celui qui est en face n’est plus son frère.

Et pourtant, nous recommençons à nous diviser.

Droite contre gauche.

Riches contre pauvres.

Croyants contre incroyants.

Chrétiens contre musulmans.

Français contre étrangers.

Jeunes contre policiers.

Citoyens contre institutions.

Peuples contre peuples.

Toujours l’autre.

Toujours quelqu’un à accuser.

Toujours quelqu’un dont la disparition réglerait prétendument nos problèmes.

Mais depuis deux mille ans, un homme nous pose exactement la question inverse :

« Qui est mon prochain ? »

Le Christ renverse la question

Voilà pourquoi ma foi m’empêche de rester simplement dans la peur.

Parce que Jésus-Christ ne m’a jamais demandé d’identifier mon ennemi.

Il m’a demandé de reconnaître mon frère.

Et cela change tout.

Le christianisme n’est pas une méthode pour fuir le monde.

Il est peut-être, au contraire, l’une des manières les plus exigeantes de l’habiter.

Car le Christ ne nous demande pas d’aimer une humanité abstraite.

Il nous demande d’aimer celui qui est là.

Celui qui vote autrement.

Celui qui prie autrement.

Celui qui ne croit pas.

Celui qui m’agace.

Celui qui m’a blessé.

Et, scandale suprême de l’Évangile :

jusqu’à mon ennemi.

Cela ne signifie pas accepter le mal.

Cela ne signifie pas renoncer à la justice.

Cela ne signifie pas laisser frapper l’innocent.

Cela signifie quelque chose de beaucoup plus difficile :

combattre le mal sans laisser le mal entrer en nous.

Refuser la violence sans haïr celui qui est violent.

Défendre la vérité sans humilier celui qui se trompe.

Protéger sans chercher à dominer.

Résister sans déshumaniser.

Voilà peut-être la révolution chrétienne dont notre époque a besoin.

Une jeunesse qui cherche encore la lumière

Et pourtant, au milieu de ce monde qui m’inquiète, quelque chose m’empêche profondément de désespérer.

Notre jeunesse.

Pas seulement celle que nous voyons lorsqu’une voiture brûle ou lorsqu’une vidéo violente devient virale.

Une autre jeunesse existe.

Elle fait moins de bruit.

Mais elle est là.

Des jeunes entrent dans nos églises.

Des adultes demandent le baptême.

Des jeunes qui n’ont parfois presque rien reçu de la foi de leurs parents découvrent le Christ.

D’autres jeunes vivent profondément leur foi musulmane et cherchent eux aussi une exigence, une verticalité, une relation à Dieu.

D’autres encore ne croient pas, mais refusent qu’une existence humaine se résume à produire, consommer et mourir.

Quelque chose cherche à renaître.

Et lorsque Léon XIV est venu en France, il l’a vu.

Il a vu cette jeunesse.

Il a vu ces catéchumènes.

Il a vu ces milliers de jeunes capables de chanter et de crier leur joie, mais également de faire silence.

Et il leur a lancé cette parole extraordinaire :

« Vous êtes les saints de France ! »

Pas les saints de demain.

Les saints de France.

Aujourd’hui.

Alors peut-être nous trompons-nous lorsque nous croyons que toute notre jeunesse est perdue.

Peut-être est-elle surtout assoiffée.

Assoiffée de vérité.

Assoiffée d’amour.

Assoiffée de sens.

Assoiffée de quelque chose qui mérite qu’on lui donne sa vie.

Nous avons donné le monde à nos enfants. Mais leur avons-nous donné une boussole ?

Nous avons placé dans leur main un téléphone capable d’accéder en quelques secondes à presque toute la connaissance humaine.

Mais leur avons-nous appris à discerner ?

À faire silence ?

À attendre ?

À vérifier ?

À écouter celui qui ne pense pas comme eux ?

À supporter la frustration ?

À comprendre que toutes les émotions ne sont pas des vérités ?

Nous leur avons donné une fenêtre sur le monde.

Mais avons-nous suffisamment construit la maison intérieure depuis laquelle ils pourraient le regarder ?

Voilà pourquoi je crois que le combat essentiel de notre époque est aussi celui de l’éducation.

Pas seulement apprendre à lire.

Pas seulement apprendre à compter.

Pas seulement préparer un enfant à trouver un emploi.

Former un homme.

Former une conscience.

Apprendre la responsabilité.

La maîtrise de soi.

La compassion.

Le courage.

Le pardon.

La vérité.

Le respect.

Le service.

L’espérance.

Car une civilisation ne tient pas seulement par ses lois.

Elle tient aussi par ce que ses citoyens refusent de faire, même lorsque personne ne les regarde.

Nous avons séparé l’Église et l’État. Ne séparons pas l’homme de son âme.

La liberté de conscience est précieuse.

La foi ne doit jamais être imposée.

Dieu lui-même nous laisse libres de Lui répondre.

Mais en séparant légitimement les institutions religieuses de l’État, prenons garde à ne pas commettre une autre séparation :

celle de l’homme et de sa dimension spirituelle.

Car l’homme ne vit pas seulement de pouvoir d’achat.

Il ne vit pas seulement de croissance.

Il ne vit pas seulement de droits.

Il ne vit pas seulement de sécurité.

Il cherche une raison de vivre.

Une raison d’aimer.

Une raison de se lever.

Une raison, parfois, de renoncer à lui-même pour quelqu’un d’autre.

Et lorsque nous cessons de transmettre cette question, d’autres choses viennent remplir le vide.

L’argent.

La consommation.

L’idéologie.

Le pouvoir.

La violence.

L’écran.

L’immédiateté.

Mais aucune ne peut répondre à cette question fondamentale :

Pourquoi suis-je ici ?

Le pouvoir ou le service

Notre monde recommence à parler énormément de puissance.

Puissance économique.

Puissance militaire.

Puissance technologique.

Puissance géopolitique.

Chaque nation regarde l’autre et se demande comment devenir suffisamment forte pour ne pas être dominée.

Je comprends la nécessité de protéger.

Je comprends la nécessité de défendre.

Mais je m’interroge.

Si chacun cherche la paix en devenant plus puissant que celui d’en face, qui apprendra à l’homme ce qu’il doit faire de sa puissance lorsqu’il l’aura obtenue ?

Car les armes ne décident pas de faire la guerre.

Les hommes le décident.

Les technologies ne choisissent pas d’asservir.

Les hommes choisissent ce qu’ils en font.

L’argent ne décide pas d’exploiter.

Le cœur humain décide de ce qu’il place au-dessus de la dignité de son frère.

Et là encore, le Christ renverse complètement notre conception de la puissance.

Le soir où ses disciples attendent encore peut-être un roi puissant, Jésus prend une serviette.

Il s’agenouille.

Et Dieu lave les pieds de l’homme.

Voilà notre Roi.

Voilà notre conception du pouvoir.

Servir.

Désarmer les cœurs

À Metz, devant des représentants de différentes religions, Léon XIV nous a donné une phrase qui me semble aujourd’hui essentielle :

« Le discours religieux doit appeler constamment à désarmer les cœurs et les mots. »

Désarmer les cœurs.

Avant même de désarmer les nations.

Avant même de désarmer les rues.

Avant même de désarmer les hommes.

Désarmer le cœur.

Parce que toutes les guerres commencent quelque part dans le cœur humain.

Dans une humiliation entretenue.

Dans une peur cultivée.

Dans une haine transmise.

Dans l’incapacité à pardonner.

Dans la certitude d’avoir tellement raison que celui d’en face ne mérite plus d’exister.

Voilà peut-être notre mission.

Pas convertir le monde par la force.

Pas imposer notre foi.

Pas répondre à une idéologie par une autre idéologie.

Désarmer les cœurs.

Et pour cela, il faut commencer par le nôtre.

Notre-Dame

Puis je repense à l’image choisie par le pape pour résumer son voyage en France.

Notre-Dame.

Brûlée.

Blessée.

Un soir, nous avons regardé sa flèche tomber.

Beaucoup ont cru qu’une partie de notre histoire disparaissait avec elle.

Et pourtant, elle est debout.

Pierre après pierre.

Poutre après poutre.

Main après main.

Elle a été reconstruite.

Léon XIV a donné à cette reconstruction un nom :

Renaissance.

Et si Notre-Dame était davantage qu’une cathédrale reconstruite ?

Et si elle était une parabole adressée à la France ?

Nous aussi, nous sommes blessés.

Nous aussi, nous sommes divisés.

Nous aussi, nous avons laissé brûler certaines choses que nous pensions éternelles.

La transmission.

La fraternité.

La confiance.

Le goût du bien commun.

Peut-être parfois la foi.

Mais Notre-Dame nous rappelle quelque chose :

ce qui a brûlé peut être reconstruit.

À condition que des hommes se lèvent.

Alors levons-nous

Voilà finalement ce que la venue du pape en France a changé dans ma réflexion.

Je pourrais regarder notre époque et avoir peur.

Et j’ai peur parfois.

Je pourrais regarder les tensions, les violences, les crises économiques, les guerres, les extrêmes qui s’affrontent et me demander :

Jusqu’où irons-nous ?

Puis cette phrase revient :

« On ne sait de quoi l’homme est capable qu’au regard de ce qu’il a déjà fait. »

Alors je regarde l’Histoire.

Et oui, j’ai peur.

Parce que je sais de quoi l’homme a été capable.

Mais ma foi m’oblige à regarder toute l’Histoire.

Je vois François d’Assise.

Je vois Thérèse.

Je vois Maximilien Kolbe.

Je vois ceux qui ont caché des enfants promis à la mort.

Je vois ceux qui ont pardonné.

Je vois ceux qui ont donné leur pain.

Je vois ceux qui ont choisi de servir.

Je vois tous ces saints inconnus qui, depuis deux mille ans, ont empêché silencieusement le monde de sombrer.

Eux aussi nous montrent de quoi l’homme est capable.

Alors la phrase qui m’effrayait devient une promesse.

Nous sommes envoyés

Peut-être avons-nous trop attendu que quelqu’un d’autre reconstruise.

L’État.

L’Europe.

Les politiques.

L’Église institutionnelle.

L’école.

Les autres.

Mais l’Évangile ne dit jamais :

« Attendez que le monde change. »

Il dit :

« Allez. »

Allez.

Aimez.

Servez.

Pardonnez.

Annoncez.

Construisez.

Soyez artisans de paix.

Nous n’avons peut-être pas besoin d’attendre un grand réveil de la France.

Nous devons commencer à le vivre.

Dans nos familles.

Dans nos paroisses.

Dans nos fraternités.

Dans nos entreprises.

Dans nos quartiers.

Avec le chrétien.

Avec le musulman.

Avec l’athée.

Avec celui qui vote comme moi.

Et surtout avec celui qui ne vote pas comme moi.

Parce que si nous ne sommes capables d’aimer que ceux qui nous ressemblent, alors nous n’avons encore rien compris à l’Évangile.

Que la lumière soit

Au commencement, Dieu ne prononce pas un discours contre les ténèbres.

Il dit :

« Que la lumière soit. »

Voilà peut-être notre mission aujourd’hui.

Ne pas passer notre temps à maudire l’obscurité.

Allumer des lumières.

Une fraternité est une lumière.

Un enfant correctement éduqué est une lumière.

Un pardon est une lumière.

Un enseignant qui transmet est une lumière.

Un policier qui protège avec humanité est une lumière.

Un jeune qui refuse de frapper est une lumière.

Un chrétien et un musulman qui refusent de se haïr sont une lumière.

Un homme politique qui choisit le bien commun plutôt que sa carrière est une lumière.

Une famille qui apprend à aimer est une lumière.

Une paroisse qui ouvre sa porte est une lumière.

Un homme qui décide de servir plutôt que de dominer est une lumière.

Et peut-être qu’un jour, lorsque suffisamment de petites lumières auront été allumées, nous comprendrons que les ténèbres n’étaient pas aussi invincibles que nous le pensions.

« On ne sait de quoi l’homme est capable qu’au regard de ce qu’il a déjà fait. »

Alors regardons.

Regardons tout.

Le pire.

Pour ne jamais l’oublier.

Mais regardons aussi le meilleur.

Pour avoir le courage de le recommencer.

Car je crois profondément que notre génération n’est pas condamnée à assister au déclin de quelque chose.

Elle peut être appelée à en commencer une autre.

Le pape a parlé de renaissance.

Alors renaissons.

Non contre quelqu’un.

Avec nos frères.

Non dans la peur.

Dans l’espérance.

Non pour reconquérir un pouvoir.

Pour retrouver le goût de servir.

Non pour imposer Dieu.

Pour rendre visible Son Amour.

Et si le monde doit un jour savoir de quoi notre génération aura été capable,

alors faisons en sorte qu’en regardant ce que nous aurons fait,

il découvre que nous avons choisi la lumière.

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